Qu’est-ce qu’une téléconsultation financière ? Définition et applications concrètes

La tendance consistant à faire de plus en plus de choses à distance s’accélère rapidement ces dernières années, notamment avec la crise de la Covid 19. Certains sujets comme la téléconférence ou la téléconsultation médicale sont désormais balisés. En matière financière, les pratiques restent encore floues. C’est pourquoi la téléconsultation financière lancée par Filib’ en 2017 représente une véritable innovation d’usage.

Alors comment la définir ? Comment l’organiser ? Comment la financer ? Et surtout qu’apporte-t-elle de nouveau ?

Quelle est la définition d’une téléconsultation financière ?

Une téléconsultation financière est une prestation d’accompagnement individuel d’un particulier sur un ou des sujets financiers identifiés qui le concerne personnellement :

  • Déclenchée à son initiative
  • Réalisée à distance et en une seule fois, à travers une plateforme technologique adaptée
  • Par un professionnel, expert des sujets concernés
  • En faisant appel à des méthodes  et des outils spécifiques relevant de la pédagogie financière, du coaching personnel et de l’aide à la décision

Avec pour résultat que celui qui en bénéficie soit en capacité à l’issue de la téléconsultation  et concernant les sujets qui ont motivé sa demande de:

  • Prendre une décision de manière autonome
  • Se former une opinion éclairée sur un point précis
  • Mettre en oeuvre une action de manière maitrisée
  • Avoir un niveau de compréhension satisfaisant

Quelles sont les caractéristiques distinctives d’une téléconsultation financière ?

On peut en relever 4 essentielles.

1. L’objectivité

C’est le prérequis indispensable à la téléconsultation. Cela implique évidemment une neutralité vis-à-vis de tout fournisseur de véhicule d’épargne. Mais aussi une démarche consumériste  mettant en avant des éléments factuels et des données vérifiées à des particuliers particulièrement méfiants.

Les grandes marques des services financiers sont à ce titre dans une position paradoxale. Elles ont des atouts inégalables pour être des tiers de confiance dans de nombreux domaines (gestion des données, information financière brute, sécurité de l’épargne). Mais elles sont régulièrement mises en doute sur leur l’alignement de leurs intérêts avec ceux des épargnants.

2. L’interaction humaine

Pas de téléconsultation financière sans un intervenant humain dont l’intelligence contextuelle et émotionnelle est à ce jour irremplaçable.

A la fois pour permettre une écoute des demandes du bénéficiaire et une personnalisation de la pédagogie mise en œuvre. Mais aussi pour co-construire de manière interactive des options pertinentes à sélectionner et éclairer et un cheminement cohérent avec le référentiel de pensée qui lui est propre.

3. La pédagogie

C’est l’ingrédient de base de la téléconsultation. Elle relève ainsi sans ambiguïté de l’éducation financière pour aider l’assimilation de bases de connaissances fondamentales. Et aussi de la vulgarisation dont le rôle est trop souvent sous-estimé pour décrypter un langage et des mécanismes souvent complexes et obscurs. La pédagogie n’est donc pas seulement un moyen mais un but en soi de la téléconsultation financière. Et une source très claire de satisfaction des bénéficiaires : « C’était très pédagogique » « Explications claires », « séance très instructive » « coaching didactique », etc.

4. La normalisation de l’expérience utilisateur

Ceux qui l’ont expérimenté en tant que conseiller ou conseillé le savent. Un accompagnement personnalisé sur un sujet financier peut partir dans tous les sens, durer très longtemps, et ne pas forcément aboutir.

Une téléconsultation financière se déroule en une seule fois. Elle doit donc apporter des réponses claires et offrir une expérience utilisateur pensée spécifiquement pour cet usage.

Cela passe par un format prévisible et contrôlé (temps limité, compte rendu écrit, outils pédagogiques intégrés, déroulés structurés). Et par l’intégration sur une plateforme dédié des technologies les plus pertinentes. Sans ce formatage, la téléconsultation financière devient une conversation informelle, sans promesse ni résultat clair et sans maîtrise des coûts afférents.

Qui doit payer la téléconsultation financière ?

Question évidemment essentielle pour permettre l’existence même de la téléconsultation financière au sens où nous l’avons défini plus haut. L’absence de réponse claire a été jusque là un frein à son émergence. Question par ailleurs légitime à partir du moment où sa valeur est reconnue .

Les utilisateurs ?

Le plus logique serait que ce soit ceux qui en tirent la valeur la plus directe qui financent un tel service, à savoir les utilisateurs. Mais les études (et notre propre expérience…) montrent que rares sont ceux qui sont vraiment prêts à le faire tant qu’ils ne l’ont pas expérimenté (pas le moment, pas confiance, pas de perception claire de l’offre) et que le prix maximum qui serait acceptable serait de l’ordre de 25€ (source : étude Deloitte 2019 détaillée dans un article de La Tribune). Pas de quoi rémunérer le temps et l’expertise d’une téléconsultation.

Les fournisseurs de produit ?

Deuxième possibilité, faire payer la téléconsultation financière à ceux qui pourraient en tirer indirectement une valeur financière ou d’image, à savoir les fournisseurs de produits. C’est à dire reproduire le modèle économique des conseils financiers donnés aujourd’hui.

Ce modèle pose toutefois, et de manière croissante, la question des biais possibles liés à des conflits d’intérêt. Or malgré les couches successives et de plus en plus contraignantes de réglementation le débat reste entier, et même de plus en plus aigu. Pas tant à cause d’une baisse de la qualité globale du conseil mais parce que la baisse des taux d’intérêt et le ralentissement de la croissance impactent le niveau de performance des produits vendus par ces fournisseurs. Ce qui rend la question du partage de la valeur entre fabricant et client final beaucoup plus sensible. Et donc le positionnement de celui qui conseille beaucoup plus sensible.

L’objet d’une téléconsultation financière est heureusement beaucoup plus éloigné que le traditionnel « conseil financier » de l’intermédiation d’un produit. Il n’est guère envisageable de la rémunérer autrement qu’aux honoraires. Comme le montre de nombreuses études cela est en général suffisant pour éviter le risque de conflit d’intérêt.

Cependant, si un fournisseur de produit exerce une influence sur le contenu d’une consultation (par exemple en la finançant partiellement) il faudra être très attentif aux biais que cela provoque. C’est ce qu’on notamment montré certaines études dans le domaine financier, ou plus largement dans celui de l’expertise.

Le rôle du tiers de confiance qui organise la téléconsultation est à ce titre déterminant. En créant un cloisonnement entre l’expert et un fournisseur qui pourrait l’influencer, et en prenant à sa charge la surveillance des biais et le réalignement permanent des intérêts sur ceux du bénéficiaire.

Les DRH ?

Troisième possibilité, faire payer d’autres acteurs qui auraient un intérêt à ce que des utilisateurs bénéficient d’un accompagnement qui concerne des questions financières, sans conflit d’intérêt. Mais qui ? Les organismes du service public ou les collectivités qui voudraient faire de l’éducation financière des français un sujet digne d’investissement ? Le gouvernement a certes publié sa stratégie en la matière pour 2020 mais on pourra admettre qu’il aura eu d’autres priorités pour quelques années.

Restent les employeurs, qui s’intéressent de plus en plus à la fois au « bien être » des collaborateurs , et à leur propre « responsabilité sociétale » (RSE). Employeurs qui  sont aujourd’hui directement à l’origine de près de 50% de l’épargne financière des salariés via l’épargne salariale. Et demain d’une partie importante de leurs revenus de retraite avec l’épargne retraite.

Sujet tabou ? Coût supplémentaire ? La loi Pacte a clairement fléché leur rôle comme celui d’un acteur majeur. Il ne sera donc pas possible dans le futur de se désintéresser de l’utilisation que les collaborateurs font des dispositifs mis en place, et des inégalités que leur niveau d’expérience hétérogène peuvent créer de fait.

Au final la réponse nous semble exister dans un mélange entre ces trois possibilités, avec un dosage qui dépendra de la valeur réelle (et surtout perçue) pour chacun des acteurs concernés.

Qui peut réaliser une téléconsultation financière ?

Pas des conseillers

Pour commencer, l’accompagnement se distingue du conseil par le fait qu’il ne prodigue pas un avis ou une recommandation sur une action à mener mais aide son bénéficiaire à être en capacité à former lui-même sa propre opinion, et à déterminer ce qui est le meilleur « pour lui » mais aussi « selon lui » . L’accompagnement n’est pas prescriptif ou directif contrairement au conseil. Il ne prétend pas non plus s’exercer dans la durée mais au contraire aider le bénéficiaire à gagner en autonomie.

Il parait donc souhaitable d’éviter la terminologie de « conseiller » ou de « consultant » pour désigner les intervenants, essentiels à la consultation. Et ce d’autant plus qu’on a vu que dans le système actuel le « conseiller » jouait la plupart du temps un rôle d’intermédiaire dans la distribution de solutions.

Plutôt des coachs

La terminologie de « coachs » parait en revanche particulièrement adaptée au concept d’accompagnement, et est bien reçue par le public. Le coach est perçu comme un accompagnant qui aide à progresser dans une matière qui est sans ambiguité de la responsabilité du coaché (sa vie personnelle, sa condition physique, son alimentation). La téléconsultation financière renforce cette posture par son format basé sur un résultat immédiat et non un suivi dans le temps.

La limite de l’appellation de « coach » est qu’elle en dit très peu sur la compétence et les qualifications de l’intervenant. Or la crédibilité de celui-ci est essentielle pour la réussite de consultation et l’expertise est attendue avec la téléconsultation.

Mais spécifiquement qualifiés

Pour établir cette crédibilité, fournir cette expertise, et assurer la réalisation d’une promesse homogène le fournisseur du service de téléconsultation doit donc assurer un processus de qualification, formation, certification de ces intervenants « coachs ».

Il est par ailleurs indispensable, au vu de la profondeur des connaissances à maitriser, que les coachs présentent une expérience et des connaissances reconnues dans les sujets qu’il vont traiter. Et cette expertise doit exister indépendamment  leur qualification en tant que coach, même si celle-ci peut s’attacher à la vérifier. Par exemple (mais sans que cela soit exclusif) via des formations diplômantes ou l’exercice de professions mettant en oeuvre les mêmes bases de connaissance.

Rupture ou continuité ?

Pour exister concrètement et apporter la satisfaction exceptionnelle qu’elle rend possible, la téléconsultation financière doit se construire sur les bonnes pratiques existantes. Mais surtout réinventer un pan entier de l’expérience utilisateur des solutions d’épargne.

Là où on s’est jusqu’à maintenant soucié de « conseiller » un particulier mal armé devant la complexité de l’environnement ou la difficulté de se projeter sur le long terme (c’est-à-dire de lui dire quoi faire) la téléconsultation financière prend sa source dans un postulat différent. Celui de donner au particulier l’autonomie nécessaire pour se former ses avis, prendre et assumer ses décisions.

Autonomie indispensable quand il est « seul devant un écran » (de plus en plus) …mais aussi bien utile pour pouvoir jouer son rôle de « client » face à un monde financier de plus en plus complexe.

Pour être en mesure de créer cette rupture, » la téléconsultation financière doit affirmer ses propres caractéristiques : ses propres méthodes et outils technologiques, son propre modèle économique et même ses propres intervenants.

Une fois ces éléments définis, la question se pose encore de savoir comment ils pourront se déployer facilement à grande échelle. Mais cela fera l’objet d’un autre article.

Auteurs: Nicolas Schimel & Sébastien Foret

Finance comportementale : quel impact des biais cognitifs dans la prise de décision ?

Il est déjà difficile d’acquérir une culture financière solide, mais il est encore plus difficile de s’en servir correctement pour prendre des décisions financières. En effet, dans ce domaine comme dans bien d’autres, nos choix et nos décisions sont inconsciemment influencés par ce qu’on appelle des « biais cognitifs » ou des « illusions cognitives » qu’il est par essence difficile de reconnaître puisqu’ils viennent de notre propre cerveau (parfois avec « l’aide » d’influences extérieures).

Système 1 et système 2 

 Pour décrypter ces biais, le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman (qui était à la base un psychologue) nous explique qu’il existe une pensée intuitive (qu’il appelle « système 1 ») qui génère des solutions rapides presque « réflexe », et une pensée plus lente, qui se base sur l’examen de faits, la comparaison de solutions, la recherche d’information, etc. (qu’il appelle « système 2 »). 

Le système 2 est coûteux en temps et en énergie, et de plus lent (ce qui dans certains cas où notre survie est en jeu n’est pas satisfaisant). Notre cerveau tend donc à privilégier le système 1, et à réserver le système 2 pour « contrôler » le fonctionnement intuitif si nécessaire et le corriger si nécessaire (comme lorsqu’on part de chez soi avec le trajet habituel et qu’on s’aperçoit qu’on doit se rendre à un autre endroit). 

Les biais viennent de ce mélange de modes de pensées : alors qu’on croit toujours qu’une décision ou un choix est prise de manière « rationnelle », on se laisse souvent guider par des modes de pensée « automatiques » dont on n’est pas conscient.

Comme beaucoup d’illusions (par exemple l’illusion d’optique ci-dessous) en prendre conscience permet de « se méfier de soi-même » et de décider plus consciemment d’allouer du temps (de réflexion) et des ressources (se renseigner, demander des avis divers), aux sujets qui en vaillent la peine… tout en laissant son intuition et ses habitudes guider l’action pour d’autres.

Note : ces deux lignes sont de la même longueur. Mais même quand on l’a mesuré, on a du mal à le croire.

Les biais cognitifs et leurs conséquences en matière financière  

Voici une liste de quelques « biais cognitifs » bien connus, ayant des conséquences possibles en matière financière.

 L’excès de confiance – L’être humain (et pas seulement français) a une forte capacité à surestimer ses compétences, surtout sur des sujets qu’il ne connaît pas. Cela peut conduire à des décisions très hasardeuses (par exemple du trading en ligne d’actions, ou de crypto-monnaies). 

Il faut donc savoir distinguer « l’intuition » du professionnel – qui est le résultat de l’entraînement de son cerveau par une longue expérience, et qu’il saura confronter à des analyses poussées – et « l’intuition » de l’amateur, qui est une manière pour le cerveau de se sentir confortable avec une décision prise totalement au hasard, ou sous l’influence d’une émotion, sans avoir besoin de se « fatiguer » à se mettre en mode « système 2 ». Il faut donc avant tout se méfier… de soi-même.

Le biais de confirmation – Une fois une décision prise ou une opinion ancrée, notre cerveau doit faire un effort important pour changer d’avis, et préfère garder une « cohérence » agréable, quitte à interpréter de manière biaisée les informations extérieures. On accorde donc naturellement une valeur plus importante aux faits qui confirment une opinion ou une décision, et on a tendance à minorer ceux qui vont dans le sens contraire. 

Le biais de confirmation va bien sûr renforcer le biais de confiance : on a toujours tendance à rechercher les preuves que l’on a « raison » (alors que le raisonnement scientifique consiste à l’inverse à toujours chercher les éléments qui permettent de réfuter une hypothèse ou une théorie).

 Le biais de disponibilité – Comme le système 1 fonctionne très vite, il va toujours chercher à utiliser le minimum de données. Ainsi, les premières informations disponibles vont nous influencer très fortement. Cela nous rend très vulnérables à la manipulation : comment les informations sont présentées, dans quel ordre, sous quelle forme. 

Un exemple très connu est celui de l’ancrage des prix. Le premier prix annoncé (par exemple le prix de vente d’un bien immobilier) va constituer une référence dont il est difficile de se défaire (on va penser à « négocier moins 10% » plus facilement qu’à proposer une autre référence de prix). Il est alors crucial de se donner d’autres sources d’information (d’autres « ancres », par exemple une étude de marché) pour pouvoir contrer ce biais.

Le biais de possession (qui s’applique plus à des biens « réels » que financiers), qui fait qu’on accorde plus de prix à une chose quand on la possède, même quand elle a une valeur de marché (bien connu des collectionneurs). 

Le biais de représentation qui fait que l’évocation de cas particuliers ou de descriptions (qui nous raccrochent à des « images » mentales) ont beaucoup plus d’impact que des raisonnements abstraits. C’est ce qui conduit aussi à surestimer les événements rares (« attaques de requins ») et en général à très mal évaluer les probabilités. Ce biais peut-être à l’origine de bien des manipulations, voire des arnaques : il ne faut pas se méfier que de soi-même en matière financière. 

Le biais d’action qui face à un problème nous souffle qu’il faut absolument “prendre une décision” alors même que “ne rien faire” peut être la bonne décision, par exemple en cas d’agitation sur les marchés financiers  (les gardiens de but plongent presque toujours d’un côté ou de l’autre face à un tireur de penalty, alors que les tireurs tirent au centre dans presque 30% des cas). 

L’aversion au risque 

 L’aversion au risque, enfin, mérite une place particulière dans l’étude des décisions financières, puisque beaucoup d’entre elles portent sur le futur qui est incertain et donc potentiellement risqué : une décision pourrait entraîner un gain ou une perte. On sait même qu’en général une possibilité de gain significatif dans l’avenir s’accompagne en général d’un risque de perte.

Ce qu’on appelle l’aversion au risque repose donc d’abord sur une aversion à la perte (si on vous propose un ticket de loto gratuitement avec uniquement le « risque » de gagner vous allez l’accepter). Or ce biais est profondément ancré dans le comportement humain : devant un choix consistant à gagner ou perdre une somme d’argent avec la même probabilité la plupart des gens vont choisir une approche conservatrice (surtout si l’enjeu est important), sauf s’ils ont désespérément besoin du gain (et donc « rien à perdre »).

Le « biais » de l’aversion au risque est donc le « réflexe » consistant à préférer l’option non risquée dans ses décisions, sans examiner réellement les cas où la probabilité de gagner (et donc de s’enrichir) peut-être avantageuse, et la perte possible peut-être économiquement supportable (si la lecture même de la phrase « perte économiquement supportable » engendre un malaise, c’est que le biais de l’aversion au risque est présent). C’est le cas par exemple d’un placement en actions (diversifié et sur le long terme – la précision est essentielle). 

Un des moyens d’éviter d’être bloqué par la « peur du risque » est de mettre en place un « contrôle du risque » : savoir précisément combien on peut se permettre de placer sur des actifs risqués, comprendre de combien est la perte maximum (et donc de pas risquer de « tout perdre »). On reconnaît là la démarche plus « coûteuse » du « système 2 ».  

Paradoxalement, l’aversion à la perte peut provoquer dans certains cas une prise de risque excessive, quand c’est « l’idée de la perte » qui est insupportable plus que le montant lui-même. C’est le cas du joueur du casino qui va continuer à jouer pour « se refaire » ou de l’investisseur initial qui ne veut pas « couper ses pertes ». Cette fois-ci,  ce qui empêche une évaluation rationnelle,  c’est l’envie de ne pas avoir de perdre son investissement initial, plus que celle de ne pas prendre de risques.

 Bibliographie 

  • Pour aller plus loin, lire en priorité Daniel Kahneman (« Système 1 Système 2 ») ou Richard Thaler, autre prix Nobel d’économie (« La psychologie des choix »). 
  • Plus aisé à lire et ouvrage de référence des marketeurs et politiciens, « Nudge ». Des auteurs comme Dan Ariety emploient un ton moins académique, voire humoristique (par exemple « Dollar et bon sens » qui regorge d’anecdotes sur les comportements d’achat).
  • Parmi les français, citons « La psychologie de l’investisseur : Les biais comportementaux et leurs impacts sur la performance » par Daniel Egan ou « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » par Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois.

Auteur : Nicolas Schimel

L’éducation financière : la clé pour une meilleure orientation de l’épargne des français ?

Voici une nouvelle journée mondiale de l’épargne qui devrait concerner les français, puisque ceux-ci sont à la fois l’un des peuples qui épargnent le plus (avec 17,4% de taux d’épargne en 2022) mais aussi parmi les plus mauvais des économies avancées en éducation financière (seuls 25% des adultes comprennent correctement les concepts de base de l’épargne).

Cette dernière serait-elle la clé pour que les français orientent « mieux » leur épargne (notamment vers l’investissement dans la transition de l’économie) et en tirent plus de pouvoir d’achat futur ? 

Pas si simple mais plutôt vrai. Voici pourquoi en quelques lignes : 

  • Les français épargnent beaucoup : 17,4% de leur revenu disponible brut (c’est à dire leurs revenus totaux y compris prestations sociales mais après paiement des impôts et prélèvements sociaux)

 

  • Oui mais cette « épargne » est constituée aux 2/3 de remboursements de crédit et pour 1/3 seulement d’épargne financière. Comme chacun le sait intuitivement : acheter sa résidence principale c’est le premier acte d’épargne 

 

  • Les français épargnent plus en proportion de leur revenu disponible que la moyenne européenne ou celle des pays de l’OCDE (les pays les plus « riches »), mais nous ne sommes pas les « champions du monde » :  il y a dans les deux cas environ 20% des pays qui épargnent encore plus que nous (par exemple la Suisse, les Pays Bas ou l’Irlande) ;

 

  • Dire que les français sont « nuls en épargne » est un peu exagéré. Certes nous sommes cette fois-ci en dessous de la moyenne européenne (à la limite du dernier quart, devant l’Italie et l’Espagne quand même) mais l’Europe est une des zones les plus riches du monde et nous restons quand même bien au-delà de la moyenne mondiale ;

 

  • L’éducation financière ce n’est pas…que de la finance. Les 5 questions qui sont à la base de ces scores touchent l’inflation, les taux d’intérêt et l’impact de leur évolution, la diversification des placements, et le rapport entre risque et rendement. Au moins 3 d’entre elles sont très utiles à qui s’interroge sur une stratégie d’emprunt et d’achat immobilier, comme l’époque actuelle le prouve ; 

 

  • Sans surprise mais sans appel ce sont toujours les mêmes catégories de la population qui bénéficient de la moins bonne « éducation financière » : les jeunes, les femmes, les moins aisés. Un énorme biais de reproduction sociale et de confiance en soi : car nous constatons au contraire que la capacité des uns et des autres à comprendre les notions de base de l’épargne quand elles sont expliquées par un coach sont identiques

Et pour finir. Oui, il y a une nette corrélation entre l’éducation financière et la capacité des épargnants à investir dans l’économie productive (et demain dans la transition sociale et environnementale) et à en tirer de meilleurs rendements. 

Alors, on se forme ? 

Auteur : Nicolas Schimel

Sources :

Table ronde – Entre contraintes et incitations, quelles réponses des DRH aux attentes sur le partage de la valeur ?

Synthèse de la table ronde du 14 juin 2023 organisée par Filib

Avec la participation exceptionnelle de David Amiel (député), Agnès Bricard (ambassadrice à la participation auprès du gouvernement), Diane Milleron-Deperrois (Directrice Générale Axa Santé et Collectives), Jérôme Nanty (DRH du Groupe Carrefour) et modérée par Nicolas Schimel (Président de Filib’).

Le partage de la valeur pour les TPE : une nouvelle obligation, mais aussi une nouvelle opportunité

La grande nouveauté de la loi votée à l’Assemblée nationale le 27 juin 2023 est l’obligation d’introduire au moins un dispositif de partage de la valeur pour les entreprises entre 11 et 50 salariés (la participation est déjà obligatoire au-delà).

Les députés se sont prononcés en faveur de l’article 3 du projet de loi avec 117 voix « pour » et 17 « contre ».

Selon David Amiel, le gouvernement va « fixer des objectifs » pour que cette obligation soit suivie d’effets et qu’ainsi plusieurs millions de nouveaux salariés aient accès aux dispositifs de partage de la valeur. En effet, selon Diane Milleron-Deperrois, moins de 20 % des entreprises de moins de 50 personnes sont aujourd’hui actives.

La profession d’expert-comptable devrait jouer un rôle important en tant que conseil des TPE /PME, car ces dispositifs restent techniques à appréhender, voire parfois « piégeux ».

Mais il faudrait que le « droit à l’erreur » soit consenti à tous (y compris pour l’expert-comptable qui engage sa responsabilité professionnelle) afin qu’au premier contrôle les administrations délivrent  des conseils et non des sanctions !

À noter : les députés ont également voté un article ayant pour but d’accélérer la mise en place de la participation dans les moyennes et grandes entreprises (plus de 50 salariés) en supprimant le délai existant pour les sociétés concernées.

Comment choisir face à une multiplicité de dispositifs ?

Les évolutions prévues par la loi après la transposition de l’ANI offrent aux entreprises une panoplie très riche de solutions pour partager la valeur.

rappel des dispositifs de partage de la valeur suite à l'ANI

Elles apparaissent, en tous les cas, suffisantes à la grande majorité des DRH présents lors de la conférence.

Il n’est bien sûr pas possible de tout mettre en place pour tous les salariés. Pour Jérôme Nanty, il y a une progressivité : rémunération fixe / dispositifs légaux / actionnariat Salarié. Il faut aussi donner de la lisibilité et du sens.

  • La prime de partage de la valeur permet de poser un premier jalon dans les dispositifs légaux, car elle est facile à manipuler pour les DRH et facile à comprendre pour les salariés.
  • L’intéressement reste le dispositif le plus riche de sens. Il permet de vraiment associer les salariés à la création de valeur en fixant des critères clairs.
  • La force d’un dispositif est sa durée et sa constance. La communication est très importante.
  • Il faut bien faire comprendre qu’il ne s’agit pas uniquement de « donner du pouvoir d’achat » mais bien de « partager des réussites et des progrès ». Par exemple, la satisfaction client – mesurée par le Net Promoter Score, NPS – est un critère sur lequel tout le monde peut contribuer à la création de valeur. Mais lorsque cette satisfaction recule, même si c’est en partie pour des raisons extérieures comme la poussée d’inflation, alors il y a moins de valeur à partager.

Interpelé sur la complexité qui peut naître de la multiplicité des dispositifs, David Amiel recommande une approche de « boite à outil » : les situations des entreprises sont très diverses, et plusieurs dispositifs ne veulent pas dire que « tout le monde doit faire tout » mais que « chacun peut trouver ce qui lui convient ». Le DRH avec les partenaires sociaux devra donc « faire des choix » adaptés à la réalité de son terrain.

Reste que certains dispositifs sont obligatoires, notamment sur la participation. Agnès Bricard regrette à ce propos que la formule de calcul de la participation légale ne se soit pas modernisée alors qu’elle date de plus de 50 ans. Il ya beaucoup de cas de figure où elle n’est plus adaptée (entreprises financières, holding, budgets de recherche élevés etc…).

Cette participation « subie » et parfois « volatile » peut gagner à être englobée dans un « cumul » intéressement participation : l’intéressement représente la part vraiment « dynamique » et la participation joue un rôle mineur. Si l’intéressement est important, elle vient se déduire. Si en revanche il est faible ou nul elle est versée.

Invités lors de la table ronde

Et combien dépenser ?

Pour le public présent, composé principalement dETI et de grandes entreprises, la réponse est majoritairement entre 5% et 10% de la masse salariale. Ce qui, au vu de tous les avantages sociaux et fiscaux associés aux dispositifs d’épargne salariale, est un montant largement suffisant pour avoir un impact sur lattractivité de lentreprise (on estime qu’un euro dépensé dans un dispositif de partage de la valeur a un effet sur le pouvoir d’achat du salarié en moyenne de 1,7 euro).

Lactionnariat salarié : un mode de partage puissant, mais qui doit mobiliser une forte attention

Lactionnariat salarié ne peut pas être la première brique du partage de la valeur pour les participants. Même si sa portée symbolique est forte, il représente pour les salariés un aléa trop important. C’est plutôt le « haut de la pyramide ». En revanche, il peut être très attractif d’une part, parce qu’il apporte des avantages financiers supplémentaires (décote, formules garanties).

Ainsi, chez AXA qui propose chaque année un dispositif d’actionnariat salarié, plus de 50% des collaborateurs sont déjà actionnaires.

L’accompagnement de ces opérations est nécessaire dans les entreprises cotées, car elles ont une part de complexité importante. Dans ce contexte, Carrefour a ainsi fait appel à Filib’ pour former près de 1000 managers démultiplicateurs pour son opération de 2023 qui était la première depuis plus de 20 ans.

Pour les entreprises non cotées, les opérations sont beaucoup plus rares (souhait de ne pas diluer le capital, complexité de l’évaluation, etc.).

Pour David Amiel, le nouveau Plan de partage de valorisation de l’entreprise qui permet association des salariés à l’augmentation de la valeur de l’entreprise sur trois ans peut permettre d’avoir un effet similaire avec une plus grande simplicité et souplesse de mise en œuvre.

Laccompagnement des salariés : un oubli qui doit cesser

Pour Diane Milleron-Deperrois, laccompagnement des salariés est indispensable pour mieux partager la valeur.

De manière générale la protection sociale française est très développée mais ces avantages sociaux sont méconnus des salariés qui ont une culture / éducation financière faible (Culture « Livret A »). Or, au cœur de tous les dispositifs évoqués se positionne une problématique d’épargne moyen ou long terme via le PEE (obligatoire aussi pour la PPV au-dessus dun certain seuil).

Les entreprises doivent donc se préoccuper du besoin daccompagner les salariés sur ces problématiques, qui est aussi leur affaire car la pédagogie contribuera aussi largement à la mise en valeur des avantages de l’entreprise. « On nous demande maintenant tout le temps à lembauche, avez-vous ceci ou cela …mais parfois quand on la …on ne le sait pas ou on loublie. Ces dispositifs sont devenus essentiels pour lattractivité ».

Elle contribuera aussi à faire le lien entre l’épargne salariale et le sens dun investissement durable.

On constate en effet un attachement croissant des salariés, de tous âges, à ce que les produits dans lesquels ils investissent soit porteurs de ces valeurs.

Et tous s’accordent à dire que l’épargne salariale est sur ce point sinon exemplaire du moins en avance. David Amiel souligne d’ailleurs que l’ANI renforce aussi cette durabilité.

Pour Agnès Bricard qui rencontre dans son rôle d’ambassadeur des entreprises de toutes tailles mais aussi des représentants des salariés, la question de laccompagnement est encore largement ignorée. Il va falloir soccuper du salarié-épargnant.

« Or comment voulez-vous quil sen sorte, surtout dans les petites entreprises où il ny a personne qui comprend ces sujets financiers. Si personne ne veut mettre sur la table les  10 euros par salarié qu’il faut pour faire de la pédagogie d’après Filib on navancera pas », conclut Agnès Bricard. 

S’intéresser au bien-être financier de ses salariés n’est pas un tabou

La qualité de vie au travail, le bien-être des salariés fait depuis longtemps partie des préoccupations des employeurs. Les entreprises ont compris que des salariés en meilleure santé et travaillant dans des conditions épanouissantes étaient plus engagés, plus efficaces, plus créatifs et plus fidèles.

C’est ainsi qu’ont fleuri des services visant à améliorer les conditions de vie professionnelles : espaces de gymnastique, cours de yoga, espaces de détente, babyfoot, snacking, conciergeries, …

Le mouvement se poursuit jusqu’à couvrir le bien-être financier.

Comment définir le bien-être financier ?

Ce n’est pas si simple. Une première manière de le définir est de décrire, à l’inverse, ce qui serait caractéristique d’un mal-être financier.

Plusieurs situations viennent immédiatement à l’esprit : la crainte de ne pas pouvoir boucler ses dépenses mensuelles, la peur de perdre son emploi. Mais aussi, le fait de ne pas pouvoir faire face à un imprévu, de ne pas être en capacité de rembourser ses dettes. Ou encore, la préoccupation liée à la baisse de revenus à la retraite. Le fait de s’inquiéter de sa fin de vie et des conditions de celle-ci, c’est-à-dire du financement d’un état hypothétique de dépendance.

Le mal être financier exprime donc une inquiétude, un stress.

Pour les moins aisés, le risque de devoir faire face à un imprévu est très anxiogène. Cet imprévu peut être lié à une maladie, à un aléa (réparation d’un véhicule indispensable à la conservation de son emploi) que ne peut couvrir une épargne de précaution trop modeste. Il peut s’agir également d’une situation de découvert permanent qui fait peser un inconfort voire une épée de Damoclès sur son avenir financier avec des conséquences possiblement dramatiques comme l’interdiction d’avoir un compte bancaire et la plongée dans la misère sociale.

Un désalignement entre moyens et objectifs ou entre objectifs et moyens

Le plus souvent, le stress est l’expression d’une discordance entre les moyens dont on dispose dans une situation donnée et les objectifs qu’on s’assigne ou que l’on nous assigne.

Ainsi, si ses moyens actuels ne permettent pas de maintenir son train de vie ou d’agir selon ses souhaits alors on peut être en situation de stress.

Dans ce cas, le sentiment de mal-être financier relève davantage d’une perception qui peut varier grandement d’une personne à une autre.

On peut aussi avoir un sentiment d’intranquillité par rapport à ses affaires d’argent tout simplement parce qu’on ne sait pas si sa situation est bonne ou mauvaise.

Par exemple, on peut détenir un placement en assurance vie dont les performances proches de 1% paraissent décevantes. Retrouver de la sérénité supposerait de répondre à plusieurs questions fondamentales : A quel objectif est destinée cette épargne ? A quel horizon ? Quel degré de risque/rendement suis-je prêt à prendre compte tenu de ma situation familiale ?

Le bien-être financier peut enfin être décorrélé du niveau de revenus. Vivre au-dessus de ses moyens peut ainsi, quelles que soient ses ressources, susciter une inquiétude voire un mal-être financier. Or réduire ses objectifs, son train de vie, suppose de faire le deuil d’une vie rêvée que l’on ne peut pas financer, de se satisfaire d’une situation différente.

Savoir résister à la pression sociale c’est-à-dire « faire comme les Dupont » est aussi l’une des clefs de l’équation à résoudre.

 4 critères caractérisent le bien-être financier :

– le fait de contrôler ses dépenses quotidiennes et son budget

– le fait d’être capable de faire face à un aléa de la vie

– la liberté de faire des choix financiers permettant de se faire plaisir et de mieux profiter de l’existence : sortir au restaurant, prendre des vacances, se montrer généreux pour une cause qui nous tient à cœur.

– le fait d’avoir une route balisée pour atteindre ses objectifs financiers de moyen et long terme.

Ce dernier point, souvent oublié, est fondamental. Il renvoie au sentiment de maitriser financièrement chaque étape de son cycle de vie. Plus autonome, on est plus confiant et plus serein.

Le rôle des employeurs, garants du bien-être financier

D’après une étude menée par la société Aon, les raisons pour lesquelles les employeurs ont créé un programme de bien-être financier sont, en premier lieu, la conviction profonde que c’est une bonne chose à faire en faveur de leurs salariés. C’est en quelque sorte une raison d’être de l’entreprise et fait partie de ses valeurs.

Viennent ensuite le souhait d’accroître l’engagement de leurs salariés, de promouvoir l’utilisation de leur dispositif d’épargne retraite, de réduire le temps passé par leurs salariés à s’occuper de leurs affaires d’argent au travail, de limiter les coûts médicaux de santé et d’absentéisme.

Quelques données chiffrées :

  • Pour 35% des Français, les problèmes de nature financière sont l’une des causes principales du stress (enquête OpinionWay 2017).
  • 65 % des actifs français sont stressés par leur situation financière (étude Mercer 2019)
  • 18 à 19% des salariés perdent le sommeil en s’inquiétant de problèmes concernant leurs affaires d’argent (Barclays 2014, CIPD 2017) et un sommeil de mauvaise qualité contribue à une moindre productivité
  • 25% des employés affirment que les problèmes d’argent ont déjà affecté la qualité de leur travail (CIPD 2017).
  • un plus haut niveau de stress financier peut conduire à un taux d’absentéisme plus élevé entrainant des conséquences négatives sur la productivité (Willis Towers Watson 2016),
  • 8% of des salariés anglais ont admis prendre des jours de congés en raison de problèmes financiers (Neyber 2016).

Des solutions innovantes de bien-être financier pour les salariés

Les DRH pensent que les deux leviers principaux pour accroître l’engagement de leurs salariés sont les incentives financiers et le sentiment que l’employeur se préoccupe d’eux, prennent soin d’eux, leur accordent une attention sincère.

Prendre soin de ses salariés c’est leur donner la possibilité de contrôler davantage leur situation financière, notamment en tirant le meilleur parti de leurs dispositifs collectifs. Moins stressés, ils deviennent ainsi plus satisfaits, fidèles et engagés. Des solutions existent…

Auteur : Paul Younès 

La téléconsultation financière : le levier RSE de votre politique salariale

Le bien-être financier des salariés s’inscrit au cœur de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). Les entreprises ont plus que jamais pour mission de pourvoir à la constitution d’une épargne, d’une retraite pour leurs collaborateurs. Mais face à la multiplicité et à la complexité des produits qu’elles offrent, les salariés en font-ils bon usage? Et ont-ils conscience de ce que l’employeur fait pour eux ? C’est pourquoi Filib’ invente la téléconsultation financière, une offre de service sur mesure, à travers laquelle chaque collaborateur bénéficie d’un conseil personnalisé via un coach qui fait le meilleur pour son patrimoine.

Une tendance de fond

Le 22 mai 2019 est une date à marquer d’une pierre blanche : La loi Pacte a modifié le droit commun pour y faire entrer le droit de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Apparaissent  les notions nouvelles de « raison d’être » et de « société à mission« .

Des débats ont eu lieu afin de savoir si la vocation première des entreprises n’était pas plutôt de se concentrer sur la création de valeur économique pour ses actionnaires, ses salariés, ses clients.

Ce débat est vain. Les entreprises n’ont plus le choix. Leurs actionnaires, leurs salariés, leurs clients exigent d’elles de s’engager pour la planète, pour les sujets de sociétés, pour la diversité, pour la mixité, pour le bien-être commun.

Sous l’angle du bien-être financier de ses salariés, l’entreprise est depuis longtemps sollicitée par les pouvoirs publics. Depuis les années 60, quelle que soit l’orientation politique des gouvernements qui se sont succédés, l’Etat n’a cessé d’inciter les entreprises à prendre en partie à sa charge la constitution d’une épargne pour leurs collaborateurs, leur prévoyance, leurs soins de santé, et leur préparation à la retraite. Et ce mouvement qui consiste à considérer l’entreprise comme un relais des politiques publiques va se poursuivre.

Des freins au développement

Reste que ces dispositifs (PERP, PERCO, PERE,…) toujours plus puissamment soutenus par des lois ou réglementations successives, n’obtiennent que très lentement le succès populaire escompté.

A cela on peut avancer deux raisons majeures,

-la multiplicité des produits et leur enchevêtrement, la complexité de leurs règles fiscales, le galimatias des notes explicatives des supports financiers ;

– le manque de mise en perspective de cette épargne collective dans la problématique financière des individus.

Une étude de 2018 menée par la Banque de France éclaire le propos sur le niveau d’éducation financière des français. Elle met en avant une certaine méconnaissance des produits financiers et une difficulté à réaliser des calculs financiers simples. Près de 60% ne maîtrisent pas l’effet de l’inflation sur leur pouvoir d’achat ou le calcul d’un intérêt sur un placement ; 51% ne savent pas définir un crédit renouvelable et 43% ont le sentiment de ne pas disposer d’informations suffisamment fiables et neutres pour gérer efficacement leur budget.

La loi Pacte intègre ces constats puisque en instaurant le PER, nouveau cadre réglementaire pour l’épargne retraite, elle introduit la notion d’« obligation d’aide à la décision ».

Il ne suffit plus en effet de mettre en place des solutions d’épargne retraite ou d’épargne salariale, encore faut-il que les salariés soient accompagnés dans leur appropriation.

Un alignement d’intérêt

C’est dans cette veine que s’inscrit la téléconsultation financière : au croisement entre la pédagogie et l’accompagnement. L’évolution des mentalités et des comportements suppose qu’un pont soit établi entre les besoins des salariés et les moyens mis à leur disposition.

La téléconsultation financière est un service qui permet aux salariés de mieux comprendre leurs dispositifs, de pouvoir les utiliser de manière optimale et de savoir les positionner dans leur problématique individuelle. C’est tout l’attrait et l’efficacité de ce service. Les salariés, après une téléconsultation financière, doivent avoir gagné en autonomie pour redevenir actif dans la gestion et le pilotage de leur épargne.

La téléconsultation financière fait donc partie des nouveaux services aux salariés répondant à une mutation sociétale qui demande à l’entreprise de participer au bien-être de ses salariés, à la frontière entre professionnelle et privé.

Elle s’intègre ainsi dans une politique de ressources humaines innovante de différenciation et d’implication des Comités d’Entreprise, et permet à l’entreprise de valoriser une image d’employeur attractif et responsable.

Auteur : Paul Younès 

Qu’est-ce qu’une téléconsultation financière ? Définition et applications concrètes

La tendance consistant à faire de plus en plus de choses à distance s’accélère rapidement ces dernières années, notamment avec la crise du Covid. Certains sujets comme la téléconférence ou la téléconsultation médicale sont désormais balisés, mais sur les questions financières on voit encore peu de littérature sur la manière dont les échanges humains se transforment lorsqu’ils sont réalisés à distance. On voit apparaître progressivement le terme de « téléconsultation financière », mais sans trop savoir ce qui se cache derrière. Alors comment la définir ? Comment l’organiser ? Comment la financer ? Et surtout qu’apporte-t-elle de nouveau ?

 

Quelle est la définition d’une téléconsultation financière ?

Une téléconsultation financière est une prestation :

  • d’accompagnement personnalisé d’un particulier sur un sujet financier
  • réalisée à distance
  • en une seule fois
  • en faisant appel à des technologies et des méthodes spécifiques
  •  

Son objectif est de permettre à celui qui en bénéficie de prendre une décision, de se former une opinion claire ou de mettre en oeuvre une action sur un ou des sujets financiers qui le concernent personnellement.

Quelles sont les principales caractéristiques d’une téléconsultation financière ?

On peut en relever 4 essentielles.

1. L’objectivité

C’est le prérequis indispensable à la téléconsultation. Cela implique évidemment une neutralité vis-à-vis de tout fournisseur de véhicule d’épargne. Mais aussi une démarche user-centric mettant en avant des éléments factuels et des données vérifiées à des particuliers particulièrement méfiants.

Les grandes marques des services financiers sont à ce titre dans une position paradoxale. Elles ont des atouts inégalables pour être des tiers de confiance dans de nombreux domaines (gestion des données, information financière brute, sécurité de l’épargne). Mais elles sont régulièrement mises en doute sur leur l’alignement de leurs intérêts avec ceux des épargnants.

2. L’interaction humaine

Pas de téléconsultation financière sans un intervenant humain dont l’intelligence contextuelle et émotionnelle est à ce jour irremplaçable.

A la fois pour permettre une écoute des demandes du bénéficiaire et une personnalisation de la pédagogie mise en œuvre. Mais aussi pour co-construire de manière interactive des options pertinentes à sélectionner et éclairer.

3. La pédagogie 

C’est l’ingrédient de base de la téléconsultation. Elle relève ainsi sans ambiguïté de l’éducation financière pour aider l’assimilation de bases de connaissances fondamentales. Et aussi de la vulgarisation dont le rôle est trop souvent sous-estimé pour décrypter un langage et des mécanismes souvent complexes et obscurs. La pédagogie n’est donc pas seulement un moyen mais un but en soi de la téléconsultation financière. Et une source très claire de satisfaction des bénéficiaires : « C’était très pédagogique » « Explications claires », « séance très instructive » « coaching didactique », etc.

4. La normalisation de l’expérience utilisateur

Ceux qui l’ont expérimenté en tant que conseiller ou conseillé le savent. Un accompagnement personnalisé sur un sujet financier peut partir dans tous les sens, durer très longtemps, et ne pas forcément aboutir.

Une télé-consultation financière se déroule en une seule fois. Elle doit donc apporter des réponses claires et offrir une expérience utilisateur pensée spécifiquement pour cet usage.

Cela passe par un format prévisible et contrôlé (temps limité, compte rendu écrit, outils pédagogiques intégrés, déroulés structurés). Et par l’intégration sur une plateforme dédié des technologies les plus pertinentes. Sans ce formatage, la téléconsultation financière devient une conversation informelle, sans promesse ni résultat clair et sans maîtrise des coûts afférents.

Qui doit payer la téléconsultation financière ?

Question évidemment essentielle pour permettre l’existence même de la téléconsultation financière au sens où nous l’avons défini plus haut. L’absence de réponse claire jusqu’à présent expliquant d’après nous le fait qu’elle n’existait pas auparavant. Question par ailleurs légitime à partir du moment où sa valeur est reconnue.

Les utilisateurs ?

Le plus logique serait que ce soit ceux qui en tirent la valeur la plus directe qui financent un tel service, à savoir les utilisateurs. Mais les études (et notre propre expérience…) montrent que rares sont ceux qui sont vraiment prêts à le faire (pas le moment, pas confiance, pas d’offre claire – la liste des freins est longue) et que le prix maximum qui serait acceptable serait de l’ordre de 25€ (source : étude Deloitte 2019 détaillée dans un article de La Tribune) : pas de quoi payer un vrai expert.

Les fournisseurs de produit ?

Deuxième possibilité, faire payer la téléconsultation financière à ceux qui pourraient en tirer indirectement une valeur financière ou d’image, à savoir les fournisseurs de produits. C’est le modèle économique pour la plupart des conseils financiers donnés aujourd’hui. Ce modèle pose toutefois, et de manière croissante, la question des biais possibles liés à des conflits d’intérêt.

Malgré les couches successives et de plus en plus contraignantes de réglementation le débat reste entier, et même de plus en plus aigu. Pas à cause d’une baisse de la qualité globale du conseil mais parce que la baisse des taux d’intérêt et le ralentissement de la croissance impacte le niveau de performance des produits. Ce qui rend la question du partage de la valeur entre fabricant, distributeur et client final beaucoup plus sensible.

L’objet d’une téléconsultation financière est heureusement plus éloigné que le « conseil financier » de l’intermédiation d’un produit. Et il n’est guère envisageable de la rémunérer autrement qu’aux honoraires. Toutefois même dans ce cas si un fournisseur de produit exerce une influence sur le contenu d’une consultation (par exemple en la finançant) il faudra être très attentif aux biais que cela provoque. C’est ce qu’on notamment montré certaines études dans le domaine financier, ou plus largement dans celui de l’expertise.

Le rôle du tiers de confiance est à ce titre déterminant, en créant une séparation des rôles et en prenant à sa charge la surveillance des biais et le réalignement permanent des intérêts sur ceux du bénéficiaire.

Les DRH ?

Troisième possibilité, faire payer d’autres acteurs qui auraient un intérêt à ce que des utilisateurs bénéficient d’un accompagnement qui concerne des questions financières, sans conflit d’intérêt. Mais qui ? Les organismes du service public ou les collectivités qui voudraient faire de l’éducation financière des français un sujet digne d’investissement ? Le gouvernement a certes publié sa stratégie en la matière pour 2020 mais on pourra admettre qu’il aura eu d’autres priorités cette année…

Restent les employeurs, qui s’intéressent de plus en plus à la fois au « bien être » des collaborateurs , et à leur propre « responsabilité sociétale ». Et qui sont aujourd’hui directement à l’origine de près de 50% de l’épargne financière des salariés via l’épargne salariale. Et demain d’une partie importante de leurs revenus de retraite avec l’épargne retraite.

Sujet tabou ? Coût supplémentaire ? La loi Pacte est passée par là et leur rôle est clairement fléché comme celui d’un acteur majeur. Qui ne pourra pas se désintéresser de l’utilisation que les collaborateurs font des dispositifs mis en place, et des inégalités que leur niveau d’expérience hétérogène peuvent créer de fait.

Au final la réponse nous semble exister dans un mélange entre ces trois possibilités, avec une recette qui dépendra de la valeur réelle (et surtout perçue) pour chacun des acteurs concernés.

Qui peut réaliser une téléconsultation financière ?

 

Pas des conseillers

Pour commencer, l’accompagnement se distingue du conseil par le fait qu’il ne prodigue pas un avis ou une recommandation sur une action à mener mais aide son bénéficiaire à être en capacité à former lui-même sa propre opinion. L’accompagnement n’est donc jamais prescriptif ou directif contrairement au conseil.

Il parait donc souhaitable d’éviter la terminologie de « conseiller » ou de « consultant » pour désigner les intervenants, essentiels à la consultation.

Peut être des coachs

La terminologie de « coachs » parait en revanche particulièrement adaptée au concept d’accompagnement, et est bien reçue par le public. Le coach est perçu comme un accompagnant qui aide à progresser dans une matière qui est sans ambiguité de la responsabilité du coaché (sa vie personnelle, sa condition physique, son alimentation). La téléconsultation financière renforce cette posture par son format basé sur un résultat immédiat et non un suivi dans le temps.

Le point faible de l’appellation de « coach » est qu’elle en dit très peu sur la compétence et les qualifications de l’intervenant. Or la crédibilité de celui-ci est essentielle pour la réussite de consultation et l’expertise est attendue avec la téléconsultation.

Mais spécifiquement formés

Pour établir cette crédibilité, fournir cette expertise, et assurer la réalisation d’une promesse homogène le fournisseur du service de téléconsultation doit donc assurer un processus de qualification, formation, certification de ces intervenants « coachs ».

Il est par ailleurs indispensable, au vu de la profondeur des connaissances à maitriser, que les coachs présentent une expérience et des connaissances reconnues. Et cette expertise doit exister préalablement à leur qualification en tant que coach. Par exemple (mais sans que cela soit exclusif) via des formations diplômantes et l’exercice de la profession de conseiller en gestion de patrimoine.

 Rupture ou continuité ?

Pour exister concrètement et apporter la satisfaction exceptionnelle qu’elle rend possible, la téléconsultation financière doit se construire sur les bonnes pratiques existantes. Mais surtout réinventer un pan entier de l’expérience utilisateur des solutions d’épargne.

Là où on s’est jusqu’à maintenant soucié de « conseiller » un particulier mal armé devant la complexité de l’environnement ou la difficulté de se projeter sur le long terme (c’est-à-dire de lui dire quoi faire) la téléconsultation financière prend sa source dans un postulat différent. Celui de donner au particulier l’autonomie nécessaire pour se former ses avis, prendre et assumer ses décisions.

Autonomie indispensable quand il est « seul devant un écran » (de plus en plus) …mais aussi bien utile pour pouvoir jouer son rôle de « client » face au monde financier. Et qui n’est autre que ce qu’on appelait encore il y a 20 ans la gestion de son argent « en bon père de famille ».

Pour réussir cette «révolution » la téléconsultation financière doit avoir ses propres caractéristiques : ses propres méthodes et outils technologiques, son propre modèle économique et peut être même ses propres intervenants.

Une fois ces éléments définis, la question se pose encore de savoir comment ils pourront se déployer facilement à grande échelle. Mais cela fera l’objet d’un autre article.

Qu’est-ce que l’aversion à la perte et pourquoi ça peut être dangereux ?

J’ai parlé dans un précédent article de l’aversion au risque et expliqué pourquoi celle-ci n’avait rien d’irrationnel en soi. Dans cet article, je veux parler d’un autre phénomène, lié mais différent, à savoir l’aversion à la perte. Comme nous l’avons vu dans notre article sur le sujet, l’aversion au risque s’explique très naturellement dans le cadre de la théorie de l’utilité espérée, qui suppose que les gens agissent de manière à maximiser leur utilité ou degré de satisfaction. Mais ce n’est pas le cas de l’aversion à la perte, qui est incompréhensible dans le cadre de la théorie de l’utilité espérée, mais ne peut s’expliquer qu’avec un cadre théorique fondamentalement différent.

Le phénomène de l’aversion à la perte

L’aversion à la perte est un phénomène étudié notamment par Daniel Kahneman et Amos Tversky, les principaux fondateurs de l’économie comportementale, qui voit les gens adopter un comportement différent face au risque selon qu’ils envisagent un gain ou une perte. Ainsi, alors que les gens font preuve d’une aversion au risque quand il s’agit de gains potentiels, ils démontrent au contraire une préférence pour le risque quand il envisage une perte. Cette asymétrie du comportement face au risque selon que les gens soient confrontés à la perspective d’un gain ou d’une perte a d’abord été démontrée empiriquement à travers plusieurs expériences, avant que Kahneman et Tversky ne proposent dans un article séminal paru en 1979 un cadre théorique, la théorie des perspectives, qui permet de l’expliquer, contrairement à la théorie de l’utilité espérée qui n’avait jusque-là guère d’alternative crédible.

La théorie de l’utilité espérée part en effet du principe que les gens assignent une utilité à un niveau de richesse donné, qui ne dépend pas de la façon dont il a été atteint, puis font les choix qui maximisent leur utilité espérée, qui dépend non seulement de leur fonction d’utilité mais aussi des probabilités qu’ils assignent aux différentes possibilités.

Considérons les deux scénarios suivants. Dans le premier cas, on donne 2 000€ à quelqu’un, puis on lui demande de choisir entre recevoir 500€ en plus de façon certaine et recevoir 1 000€ en plus avec une probabilité de 50%. Dans le second cas, on donne à quelqu’un 3 000€, puis on lui demande de choisir entre perdre 500€ de façon certaine et perdre 1 000€ avec une probabilité de 50%. Du point de vue de la théorie de l’utilité espérée, ces deux scénarios sont équivalents : il s’agit dans les deux cas de choisir entre recevoir 2 500€ à coup sûr et recevoir 3 000€ avec une probabilité de 50% ou 2 000€ avec une probabilité de 50%.

On peut représenter la situation visuellement, comme dans le graphique ci-dessous :Dans le premier cas décrit plus haut, la personne commence au point A, puis doit choisir entre d’une part arriver au point C de façon certaine et d’autre part avoir une probabilité de 50% de rester au point A et une probabilité de 50% d’arriver au point B. Dans le second cas, elle commence au point B, puis doit choisir entre d’une part arriver au point C de façon certaine et d’autre part avoir une probabilité de 50% de rester au point B et une probabilité de 50% d’arriver au point C. Dans les deux cas, en pratique, la personne doit choisir entre finir au point C de manière certaine d’une part et d’autre part finir au point A avec une probabilité de 50% ou au point B avec une probabilité de 50%.

Si c’était seulement l’état de richesse final qui comptait, le fait de passer par le point A ou le point B avant d’atteindre cet état final, que celui-ci soit A, B ou C, ne devrait avoir aucune incidence sur le choix qui est fait entre l’option sans incertitude et l’option avec une incertitude. Pourtant, quand on propose un choix de ce type dans une expérience, ce n’est pas ce qu’on observe.

Quand on donne 2 000€ aux gens et qu’on leur demande de choisir entre recevoir 500€ supplémentaire à coup sûr et recevoir 1 000€ supplémentaire avec une probabilité de 50%, la plupart des gens font preuve d’aversion au risque et choisissent la première option, conformément à ce que prédit la théorie de l’utilité espérée dès lors que l’utilité marginale est décroissante. (Voir notre article sur l’aversion au risque pour des explications plus détaillées sur ce point.)

En revanche, quand on commence par leur donner 3 000€ et qu’on leur demande de choisir entre perdre 500€ à coup sûr et perdre 1 000€ avec une probabilité de 50%, la plupart choisissent la seconde option en dépit du risque, contrairement à ce que prédit la théorie de l’utilité espérée.

En effet, si les gens se comportaient conformément à ce que prédit cette théorie, ils choisiraient de perdre 500€ à coup sûr plutôt que de prendre le risque de perdre 1 000€. Examinons la situation plus en détail pour comprendre pourquoi. Si la personne à qui on propose l’alternative fait le choix de la certitude, elle se retrouve au point C avec l’utilité U2. En revanche, si elle fait le choix de l’incertitude, elle a une chance sur deux de se retrouver au point B avec l’utilité U3 et une chance sur deux de se retrouver au point A avec l’utilité U1.

Dans le premier cas, elle réalise un gain d’utilité égal à U3 – U2 par rapport à la situation où elle a fait le choix de perdre 500€ à coup sûr, alors que dans le second cas elle subit une perte d’utilité de U2 – U1. Or, sur le graphique plus haut, on voit que la différence entre U3 et U2 est inférieure à la différence entre U2 et U1. Comme les deux possibilités ont la même probabilité, si cette personne cherchait à maximiser son utilité espérée, elle devrait par conséquent choisir de perdre 500€ à coup sûr plutôt que de tenter sa chance et de choisir l’option plus incertaine.

Autrement dit, elle devrait faire la même chose que dans le cas où on commence par lui donner 2 000€ et on lui demande ensuite de choisir entre avoir 500€ de plus à coup sûr et avoir 1 000€ de plus avec une probabilité de 50%, mais ce n’est pas ce qu’on observe.

Quand on y réfléchit un peu, on s’aperçoit que, loin de se limiter aux questions d’argent, ce phénomène est omniprésent. Par exemple, si l’équipe de foot que vous soutenez est menée 3 – 0 puis fait une remontée et finir par égaliser, vous serez beaucoup plus satisfait du résultat que si votre équipe menait 3 – 0 et que c’était l’équipe adverse qui parvenait à revenir au score.

Pourtant, le résultat final est le même dans les deux cas (3 – 3), donc si c’était seulement celui-ci qui importait pour votre satisfaction, il ne devrait y avoir aucune différence entre les deux scénarios. C’est exactement le même phénomène que celui que nous venons d’étudier plus haut : pour la plupart des gens, finir avec 2 500€ après en avoir reçu 2 000€ est plus satisfaisant que finir avec 2 500€ après en avoir reçu 3 000€. C’est ce qui explique l’asymétrie dans le comportement face au risque selon que les gens envisagent un gain ou une perte.

On pourrait sans doute modifier la théorie de l’utilité espérée pour s’accommoder de ce résultat expérimental, entre autres en supposant que la fonction d’utilité change constamment et dépend de l’historique des gains et des pertes successifs, mais de telles modifications seraient un peu artificielles et nécessiteraient qu’on fasse des hypothèses complètement ad hoc, d’autant qu’il existe d’autres résultats expérimentaux qui mettent à mal cette théorie. Plutôt que de chercher à sauver à tout prix la théorie de l’utilité espérée, Kahneman et Tversky ont préféré développer un nouveau cadre théorique dans lequel ces résultats expérimentaux s’expliquent naturellement. La théorie des perspectives, prospect theory en anglais, est l’aboutissement de cet effort.

Par rapport à la théorie de l’utilité espérée, la principale rupture introduite par la théorie des perspectives est que, dans cette théorie, ce n’est pas l’état de richesse final qui fait l’objet d’une évaluation lors de la prise de décision, mais le gain ou la perte par rapport à l’état de richesse actuel de la personne qui doit prendre une décision. Autrement dit, l’utilité de chaque état final possible est évaluée par rapport à un point de référence et diffère selon qu’il constituerait un gain ou une perte par rapport à ce point, alors que dans la théorie de l’utilité espérée l’état de richesse actuel est indifférent.D’autre part, comme on le voit sur le graphique ci-dessus qui représente une courbe d’utilité dans la théorie des perspectives, cette courbe a une forme en S et présente une asymétrie par rapport au point de référence.

Cette asymétrie permet d’expliquer le phénomène d’aversion à la perte, mais avant d’examiner pourquoi, commençons par regarder ce qui se passe dans le cas où l’agent envisage un gain.On voit que, dans ce cas, tout se passe comme dans la théorie de l’utilité espérée. Le graphique représente le cas où l’on commence par donner 2 000€ à quelqu’un, puis on lui demande de choisir entre recevoir 500€ en plus de façon certaine et recevoir 1 000€ en plus avec une probabilité de 50%. Comme la courbe d’utilité est concave dans le cas des gains, c’est-à-dire que l’utilité marginale est décroissante, l’objectif de maximisation de l’utilité conduit à préférer l’option sans incertitude, conformément à ce que font la plupart des gens en pratique.

Que se passe-t-il dans le cas où on donne à quelqu’un 3 000€, puis on lui demande de choisir entre perdre 500€ de façon certaine et perdre 1 000€ avec une probabilité de 50%. Le graphique suivant représente cette situation :On voit que, comme la courbe d’utilité est convexe dans le cas des pertes, par rapport au point de référence, la différence entre U1 et l’utilité au point de référence est bien plus grande que celle entre U1 et U2.

Étant donné que, si la personne à qui on propose cette alternative choisit de prendre un risque au lieu de perdre 500€ à coup sûr, la probabilité de ne rien perdre est la même que la probabilité de perdre 1 000€, cela signifie que, si elle cherche à maximiser son utilité, elle devrait choisir l’option risquée. Le raisonnement qui conduit à cette conclusion est exactement symétrique à celui qui amène à la conclusion qu’il vaut mieux préférer l’option sans risque dans le cas où on envisage un gain.

Ainsi, la théorie des perspectives prédit le phénomène d’aversion à la perte car, contrairement à la théorie de l’utilité espérée, elle part du principe que l’évaluation de l’utilité des états finaux dépend de l’état initial et que la fonction d’utilité n’a pas la même forme dans le cas des gains que dans le cas des pertes. La théorie des perspectives introduit d’autres changements par rapport à la théorie de l’utilité espérée, notamment pour tenir compte du fait que les gens ont tendance à accorder trop de poids aux possibilités très improbables et pas assez aux possibilités quasi-certaines, mais dans le cadre de cet article il n’est pas nécessaire d’entrer dans ces détails.

La principale différence entre la théorie de l’utilité espérée et la théorie des perspectives est que cette dernière est une théorie descriptive alors que la première est une théorie prescriptive. En d’autres termes, la théorie des perspectives prétend décrire ce que les gens font, alors que la théorie de l’utilité espérée prétend décrire ce que les gens devraient faire.

Bien sûr, ça ne veut pas dire que la théorie des perspectives décrit correctement le comportement des gens dans tous les cas (Kahneman et Tversky ont d’ailleurs été contraints d’y apporter des modifications pour répondre à certaines critiques), mais c’est du moins son objectif. Dans le cas de la théorie de l’utilité espérée, c’est un peu plus compliqué, car pendant longtemps les économistes ont considéré que, même si elle décrivait un idéal rationnel et pas la façon dont les gens se comportaient en réalité, les gens étaient suffisamment rationnels pour qu’elle puisse néanmoins décrire de manière approximative leur comportement.

Conclusion

La découverte du phénomène d’aversion à la perte fait partie des choses qui ont convaincu beaucoup d’économistes que cette position n’était pas tenable et conduit au développement d’alternatives comme la théorie des perspectives. En effet, de même que l’aversion au risque n’est pas irrationnelle en soi, l’aversion à la perte n’est pas nécessairement irrationnelle, mais contrairement à l’aversion au risque elle peut facilement conduire à des résultats désastreux qui ne sont pas du tout désirés par les gens qui manifestent ce comportement. En effet, comme nous l’avons vu, l’aversion à la perte signifie que, pour éviter des pertes, les gens sont prêts à prendre des risques. Or, dans certains cas, cette prise de risque peut s’avérer catastrophique.

Prenons l’exemple d’un investisseur qui possède un grand nombre d’actions d’une entreprise dont le cours est en train de tomber. Il pourrait vendre les actions et limiter les dégâts, mais comme les gens ont une aversion à la perte, il risque de les garder dans l’espoir que le cours remonte. Mais si entretemps l’entreprise fait faillite, il pourrait bien être ruiné, ce qui serait bien pire pour lui que la perte limitée qu’il cherchait à éviter. Il est donc crucial d’avoir conscience de cette tendance qu’ont la plupart des gens lorsqu’on prend des décisions financières importantes, car cela permet éventuellement d’éviter ce genre de comportement irrationnel, dont les conséquences peuvent être funestes.

Auteur : Philippe Lemoine

Qu’est-ce que l’aversion au risque ?

Le phénomène de l’aversion au risque

On entend souvent dire que les Français sont trop frileux avec leur argent. Ils auraient une aversion au risque trop importante et, à cause de ça, feraient des choix d’investissements suboptimaux. Il y a beaucoup de raisons de penser que c’est vrai, mais quand les gens disent ça, on a souvent l’impression que l’aversion au risque en soi est irrationnelle ou qu’il existerait un niveau d’aversion au risque optimal qui ne dépendrait pas de critères subjectifs.

Pourtant, rien de tout cela n’est vrai et, au contraire, cela dénote une confusion sur le concept d’aversion au risque. Dans cet article, je me propose d’expliquer ce qu’est l’aversion au risque et pourquoi elle n’a rien d’irrationnel en soi, même si je conclurai en arguant que, dans le domaine financier, le comportement des Français face au risque n’est cependant pas toujours rationnel. Dans un autre article, je détaillerai le phénomène de l’aversion à la perte.

Pour comprendre ce qu’est l’aversion au risque et pourquoi il est parfaitement rationnelle de manifester une telle aversion, il faut d’abord introduire brièvement le concept d’utilité. Il serait trop compliqué d’expliquer rigoureusement dans cet article ce que les économistes appellent l’utilité, qui donne lieu à de nombreuses confusions y compris chez les économistes eux-mêmes, mais ce n’est heureusement pas nécessaire. Pour les besoins de cet article, il suffit de considérer que chaque personne dérive un certain degré de satisfaction d’une quantité d’argent donnée, qu’on appelle utilité.

Différentes personnes dérivent une utilité différente de la même quantité d’argent et la même personne peut même dériver une quantité différente de la même quantité d’argent à des moments différentes. Par exemple, un homme qui dans sa jeunesse aimait se payer des voitures de luxe et flamber de l’argent dans les boites de nuit peut avec le temps apprendre à se contenter de peu, donc obtenir une utilité plus importante avec moins d’argent.

L’utilité de l’argent varie aussi pour la même personne à un instant donné en fonction de la quantité d’argent qu’il possède déjà. L’une des hypothèses au coeur de la théorie économique est notamment que l’utilité marginale est décroissante. Autrement dit, plus quelqu’un a de l’argent, moins il dérive de satisfaction supplémentaire quand il obtient une somme d’argent supplémentaire. Cette situation est visible sur la courbe suivante, qui représente l’utilité d’un individu hypothétique, appelons le Pierre, comme une fonction de l’argent qu’il possède.L’utilité marginale décroissante de l’argent se manifeste par le fait que la pente de la courbe est de moins en moins forte à mesure que Pierre a plus d’argent. Si Pierre n’a pas beaucoup d’argent, même une petite some d’argent supplémentaire peut entraîner pour lui un gain significatif d’utilité, mais s’il a déjà beaucoup d’argent alors il ne dérivera guère plus d’utilité même si on lui donne une somme d’argent importante.

L’utilité marginale ne décroit pas à la même vitesse pour tout le monde. Par exemple, dans le graphique suivant, je montre l’utilité de l’argent pour Pierre et pour une autre personne hypothétique que nous appellerons Marie.On voit que, même si l’utilité marginale de l’argent est décroissante dans les deux cas, elle décroît beaucoup plus rapidement dans le cas de Pierre que dans celui de Marie. Autrement dit, pour Marie comme pour Pierre, la même somme d’argent en plus leur procurera moins d’utilité supplémentaire s’ils ont déjà beaucoup d’argent que s’ils en ont peu, mais c’est beaucoup plus vrai pour Pierre que pour Marie.

Pierre fait partie de ces gens qui, une fois qu’ils ont atteint un certain niveau de richesse relativement peu élevé, ne seraient pas beaucoup plus satisfaits si on leur donnait encore plus d’argent. Une fois que Pierre a de quoi subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, avoir de l’argent en plus ne change pas grand chose pour lui.

Au contraire, Marie est capable de continuer à dériver de l’utilité supplémentaire pendant beaucoup plus longtemps, même quand elle a déjà beaucoup d’argent. Elle fait partie de ces gens qui, en quelque sorte, ne se lassent pas de l’argent ou du moins mettent beaucoup plus longtemps à s’en lasser. Même une fois qu’elle a acheté sa maison, une belle voiture, etc., elle trouvera encore un moyen de profiter de davantage d’argent, par exemple en s’achetant un yacht ou en soutenant financièrement une cause qui lui tient à coeur, là où Pierre ne saurait pas vraiment quoi en faire.

L’utilité marginale décroissante de l’argent explique pourquoi ils ont une aversion au risque. Revenons à Pierre et imaginons qu’il possède la somme d’argent A1 sur ce graphique.À présent supposons qu’on propose à Pierre, qui possède à ce moment-là 12 500€, le pari suivant : il a une chance sur deux de gagner 7 500€ et une chance sur deux de perdre 7 500€. Dans le premier cas, il passe du point A au point C sur la courbe, alors que dans le second cas il passe du point A au point B.

Comme la courbe s’aplatit progressivement, c’est-à-dire que l’utilité marginale de l’argent décroit, Pierre perd plus d’utilité s’il passe de A à B qu’il n’en gagne s’il passe de A à C. En effet, la différence entre U2 (l’utilité que Pierre aurait s’il avait 7 500€ en moins) et U1 (l’utilité que Pierre a quand il possède 12 500€ au moment où on lui propose le pari) est plus importante que la différence entre U3 (l’utilité que Pierre aurait s’il avait 7 500€ en plus) et U1 (l’utilité que Pierre a quand il possède 12 500€ au moment où on lui propose le pari).

Si Pierre cherche à maximiser son utilité, il est donc logique qu’il n’accepte pas un pari dans lequel il a autant de chances de gagner 7 500€ que de perdre 7 500€, puisque le gain d’utilité dans le premier cas est moins important que la perte d’utilité dans le second cas. Pour qu’il accepte le pari, il faudrait que la probabilité de gagner soit supérieure à 50% ou qu’on lui propose une somme plus importante au cas où il gagne, c’est-à-dire que le risque soit moins élevé.

Cet exemple permet ainsi de comprendre pourquoi le fait que l’utilité marginale soit décroissante, i. e. que les gens dérivent de moins en moins de satisfaction supplémentaire de l’argent à mesure qu’ils sont plus riches, rend l’aversion au risque parfaitement rationnelle.

L’utilité marginale décroissante de l’argent explique aussi pourquoi la même personne, selon son niveau de richesse, a une aversion au risque plus ou moins importante. Supposons par exemple que Pierre ait beaucoup plus d’argent, disons 30 000€ au lieu de 12 500€, au moment où on lui propose le même pari que dans l’exemple précédent.On voit que, même s’il est toujours vrai que le gain d’utilité si Pierre gagne le pari est moins important que la perte d’utilité s’il perd (la différence entre U6 et U4 est moins importante que celle entre U4 et U5), c’est beaucoup moins vrai que quand on supposait qu’il avait moins d’argent avant le pari, parce que la courbe est nettement plus aplatie au point D qu’elle ne l’était au point A dans l’exemple précédent.

Cela explique pourquoi, toutes choses égales par ailleurs, les gens qui ont plus d’argent sont davantage prêts à prendre des risques. Mais la clause « toutes choses égales par ailleurs » est importante, car selon la façon dont différentes personnes dérivent de la satisfaction de l’argent, il est possible que certaines aient une aversion au risque plus importante alors qu’elles sont plus riches. Reprenons la comparaison de la courbe d’utilité de Pierre avec celle de Marie que nous avons déjà vue plus haut.

Il est clair que, comme Marie conserve sa capacité à dériver de la satisfaction d’argent supplémentaire pendant bien plus longtemps que Pierre (la pente de sa courbe d’utilité devient rapidement plus forte à mesure qu’on se déplace vers la droite du graphique), qui s’en lasse assez rapidement, elle peut avoir une aversion au risque moins importante que lui même s’il est plus riche qu’elle. De fait, il est possible de montrer que, au point A, Marie a une aversion au risque plus faible que Pierre au point B, alors même que celui-ci est plus riche.

Conclusion

Nous avons vu que l’aversion au risque, loin d’être irrationnelle, était au contraire parfaitement rationnelle pour quelqu’un cherchant à maximiser son utilité ou degré de satisfaction. D’autre part, il n’y a rien d’irrationnel non plus à ce que différentes personnes aient des aversions au risque différente, même quand elles sont aussi riches l’une que l’autre.

L’aversion au risque dépend en effet de la façon dont chacun derive de la satisfaction de l’argent, qui n’est pas la même pour tout le monde et peut même changer pour la même personne à différentes époques de sa vie, ainsi que de son niveau de richesse, dont il est encore plus évident qu’il n’est pas non plus le même pour tout le monde et qu’il peut changer au cours du temps.

Mais ça ne veut pas dire pour autant que les comportement des gens face au risque sont toujours rationnels. En effet, si les gens refusent de prendre un risque, ça peut être en raison de leur aversion au risque, auquel cas il n’y a pas grand chose à dire. Mais ça peut aussi être par défaut d’information ou parce qu’ils sont incapables d’estimer correctement les conséquences de leurs choix. Or il ne fait guère de doute que, si les Français sont si réticents à prendre des risques avec leur argent, ce n’est pas seulement à cause de leur aversion au risque.

Par exemple, d’après un sondage de 2018, seuls 9% des Français se disent prêts à prendre un risque pour obtenir un meilleur rendement, alors que 70% d’entre eux attendent un rendement d’au moins 5% par an, dont 30% de ces 70% qui attendent un rendement d’au moins 10% par an ! Étant donné que, dans le meilleur des cas, on peut à l’heure actuelle attendre un rendement de 1,5% par an d’un placement sans risque, cela signifie que les préférences que déclarent les Français sont incompatibles avec l’état du marché et donc qu’ils changeraient probablement leur comportement dans une certaine mesure s’ils étaient mieux informés. On voit bien que le fait que l’aversion au risque ne soit pas irrationnelle en soi ne rend pas moins crucial l’accès à une information de qualité.

Auteur : Philippe Lemoine 

SOURCES

Alain Chateauneuf, Michèle Cohen et Jean-Marc Tallon, « Decision under risk: The classical Expected Utility model », Documents de Travail du Centre d’Economie de la Sorbonne, 2008

Les Français ont des connaissances financières insuffisantes et pourquoi c’est important

Depuis quelques années, nous disposons de données sur les connaissances financières des Français, qui montrent qu’elles sont très médiocres voire franchement mauvaises. Cette faiblesse des connaissances financières des Français a probablement un effet significatif sur leur bonne santé financière. En effet, une importante littérature scientifique a mis en évidence que, indépendamment des caractéristiques socio-économiques comme le niveau de revenu et le niveau de diplôme ou même l’intelligence, le niveau de connaissances financières avait un effet significatif sur plusieurs indicateurs de la santé financière. Cela suggère que les Français pourraient augmenter leur bien-être en améliorant leurs connaissances financières et/ou en se faisant conseiller par des spécialistes.

Comment mesurer le niveau de connaissances financières ?

Depuis 1998, l’INSEE mène à intervalles réguliers l’enquête PATER, dont le but est notamment de mieux connaître les comportements individuels des Français en matière d’épargne. En 2011, lors de la dernière vague de cette enquête, 3 questions ont été ajoutées au questionnaire afin d’évaluer le degré de connaissances financières des Français. Les résultats ont été analysés dans une étude de Luc Arrondel, Majdi Debbich et Frédérique Savignac.

La première de ces questions a pour but d’évaluer la compréhension du principe des intérêts composés. Voici comment cette question a été formulée et les réponses qui étaient proposées :

Imaginez que vous ayez 1000€ sur votre compte d’épargne et que celui-ci soit rémunéré à un taux de 2% par an. Au bout de 5 ans, combien détiendrez-vous sur votre compte épargne, si vous n’avez pas touché à votre dépôt initial ?

– Moins de 1100 euros

– 1100 euros

– Plus de 1100 euros

– Je ne sais pas

L’intérêt de cette question est qu’elle permet de mesurer la compréhension du principe des intérêts composés indépendamment des capacités en calcul

En effet, pour répondre correctement à cette question, il n’est pas nécessaire de calculer combien d’argent sera sur le compte au bout de 5 ans, ce qui n’est pas évident à faire de tête. Il suffit de comprendre le principe des intérêts composés et donc le fait que la somme des intérêts au bout de 5 ans sera supérieure à la somme des intérêts sur le montant initial.

La seconde question, qui a pour but de mesurer la compréhension du concept d’inflation, est formulée en ces termes :

Imaginez que le taux d’intérêt auquel est rémunéré votre épargne, placée sur un compte, soit de 1% et l’inflation de 2% par an. Au bout d’un an, avec l’argent sur ce compte, vous serez en mesure d’acheter ?

– Plus qu’aujourd’hui

– Autant qu’aujourd’hui

– Moins qu’aujourd’hui

– Je ne sais pas

De même qu’avec la première question, il n’est pas nécessaire de faire un calcul pour répondre à cette question, qui mesure donc seulement que les sondés comprennent le concept d’inflation, en plus de celui d’intérêt qui est supposé connu

La troisième question, dont le but principal est de mesurer la compréhension de la relation entre le risque et la diversification, est formulée ainsi :

Voici 4 produits financiers. Classez-les de 1 à 4 du moins risqué au plus risqué selon vous, 1 étant celui que vous estimez être le moins risqué.

– Livret d’épargne

– Actions

– Obligations

– SICAV/Fond Commun de Placement

Cette question n’évalue pas seulement la compréhension de la relation entre le risque et la diversification, mais aussi la connaissance de la nature des différents types de produits financiers et du risque qui leur est associé, puisque par exemple on peut savoir que la diversification réduit le risque sans pour autant savoir ce qu’est un fond commun de placement ou que les actions sont plus risquées que les obligations. Afin de réduire le problème, Arrondel, Debbich et Savignac ont pris le parti de considérer qu’une réponse à cette question était correcte dès lors qu’elle disait qu’une action était un type d’actif plus risqué qu’une part dans une SICAV ou un fond commun de placement, même si le reste du classement donné contient une erreur.

Que montrent les données sur le degré de connaissances financières des Français ?

Ces 3 questions, à l’exception peut-être de la dernière, sont vraiment élémentaires et on pourrait croire que tout le monde ou presque tout le monde est capable d’y répondre correctement, mais les données de l’enquête PATER montrent pourtant que c’est loin d’être le cas. Ainsi, moins de 48% des Français savent répondre correctement à la question sur les intérêts composés, tandis qu’environ 61% savent répondre correctement à celle sur l’inflation et environ 66% à la question sur le risque. Moins d’un tiers des Français savent répondre correctement aux 3 questions. Ces questions étant vraiment basiques, il ne fait guère de doute que si on demandait aux Français de répondre à des questions plus complexes mais aussi correspondant mieux aux types de calculs/raisonnements qu’ils doivent faire pour gérer leurs finances dans la vie de tous les jours, la proportion de gens qui commettent des erreurs serait beaucoup plus importante.

Sans grande surprise, les caractéristiques socio-économiques ont un effet important sur les résultats, mais dans toutes les catégories sociales une proportion importante de gens ne savent pas répondre correctement aux questions décrites plus haut. Ainsi, même chez les gens ayant un diplôme du supérieur, plus de 35% sont incapables de répondre correctement aux 3 questions. C’est bien mieux que chez les gens peu diplômés, mais compte tenu du caractère élémentaire de ces questions, ça reste très faible. Par ailleurs, les femmes ont un niveau de connaissances financières nettement inférieur à celui des hommes, ce qui suggère qu’elles sont désavantagées par rapport à ces derniers. C’est d’ailleurs un phénomène qu’on observe dans les autres pays sur lesquels nous disposons de données, sans qu’il soit pour l’instant très bien compris. Peu importe l’explication, étant donné que, comme allons le voir bientôt, le niveau de connaissances financières joue un rôle dans la bonne santé financière des individus, cet écart pourrait contribuer à accentuer les inégalités entre hommes et femmes. Les salariés dans leur ensemble ne sont que 35% à répondre correctement aux 3 questions.

Pourquoi la faiblesse des connaissances financières des Français est un problème

Si le niveau de connaissances financières n’avait aucun effet sur la bonne santé financière des individus, ces mauvais résultats ne seraient pas très importants, mais une littérature scientifique de plus en plus volumineuse suggère au contraire que le niveau de connaissances financières contribue à la bonne santé financière des individus. Dans un un article paru en 2014, Annamaria Lusardi et Olivia Mitchell, qui sont à l’origine de l’idée de mesurer le niveau de connaissances financières à l’aide des 3 questions décrites plus haut, ont fait le point sur cette littérature et ce qu’elle nous a appris sur l’impact des connaissances financières sur le comportement des individus et leur bonne santé financière.

Plusieurs études aux États-Unis et dans beaucoup d’autres pays ont montré que les gens qui avaient un niveau de connaissances financières élevé investissaient plus souvent sur les marchés financiers, préparaient plus souvent leur retraite longtemps à l’avance, refinançaient plus souvent leurs crédits quand les taux d’intérêt baissaient, etc. Il n’est donc pas surprenant que, en plus de ça, un niveau de connaissances financières plus élevé soit également associé à un patrimoine net plus important, un rendement de son épargne plus important, un recours moins fréquent à des modalités d’endettement coûteuses, etc. Tout ceci suggère fortement que, si les Français amélioraient leurs connaissances financières ou se faisaient conseiller par des professionnels, beaucoup d’entre eux pourraient réaliser des gains substantiels.

Bien sûr, le fait qu’il existe une corrélation entre le niveau de connaissances financières et des comportements financiers vertueux ne signifie pas que cette relation est causale, car il est possible que les gens qui ont de meilleures connaissances financières aient aussi d’autres caractéristiques qui expliquent pourquoi ils ont des comportements financiers vertueux, sans que leur niveau de connaissances financières joue le moindre rôle. Par exemple, nous avons vu qu’en moyenne les gens ayant obtenu un diplôme du supérieur ayant un niveau de diplôme plus élevé avaient aussi un niveau de connaissances financières plus élevé, donc il est possible que, s’ils ont des comportements financiers plus vertueux, ce soit parce qu’ils sont plus éduqués et pas vraiment parce qu’ils ont de meilleures connaissances financières.

Heureusement, les auteurs des études sur la question ont pensé à ce problème, donc ils ont utilisé diverses méthodes statistiques pour s’assurer que l’effet du niveau de connaissances financières était bien causal. D’abord, ils ont contrôlé pour un grand nombre de caractéristiques socio-économiques, ce qui a permis de vérifier que même à caractéristiques socio-économiques égales (âge, sexe, niveau de diplôme, revenu, etc.) les gens qui avaient un niveau de connaissances financières plus élevé avaient des comportements financiers plus vertueux. Plus surprenant encore, certaines études ont montré que, même à niveau d’intelligence égal, un niveau de connaissances financières plus élevé était associé à des comportements financiers plus vertueux.

Même quand on contrôle pour suffisamment de variables, il y a toujours un risque qu’on en ait oublié qui affectent les comportement financiers et sont corrélées au niveau de connaissances financières, ce qui pourrait conduire à conclure que celui-ci a un effet positif sur la bonne santé financières des individus alors que ce n’est pas vraiment le cas. Certaines études ont donc utilise une technique statistique connue sous le nom de méthode des variables instrumentales qui permet d’éviter ce problème. Or, non seulement ces études ont confirmé que le niveau de connaissances financières avait un effet positif sur les comportements financiers, mais en plus elles ont toutes conclu que celui-ci était encore plus important que lorsqu’on utilisait des techniques statistiques moins sophistiquées.

Conclusion

Nous avons vu que les Français avaient un niveau de connaissances financières laissant beaucoup à désirer et que cela entraînait probablement des conséquences négatives importantes pour leur bonne santé financière. D’autre part, s’il est vrai que le manque de connaissances financières est plus criant au sein des catégories socio-professionnelles inférieures, le niveau de connaissances financières laisse beaucoup à désirer même au sein des catégories socio-professionnelles supérieures. C’est aussi plus vrai dans certaines catégories, comme les femmes et les immigrés, qui sont par ailleurs déjà défavorisés.

Enfin, la littérature scientifique sur le sujet montre que, même à caractéristiques socio-économiques égales, un niveau de connaissances financières plus élevé conduit à des comportements financiers plus vertueux et une meilleure santé financière. Il est donc probable que, dans toutes les couches de la société, beaucoup de Français pourraient améliorer leur bonne santé financière et donc augmenter leur niveau de bien-être en améliorant leur degré de connaissances financières ou en se faisant conseiller par des gens compétents qui peuvent les aider à prendre les bonnes décisions et à éviter les erreurs.

Auteur : Philippe Lemoine

SOURCES

  • Luc Arrondel, Majdi Debbich et Frédérique Savignac, « Financial Literacy and Financial Planning in France », Numeracy, Volume 6, Issue 2, 2013
  • Annamaria Lusardi, Olivia S. Mitchell, « The Economic Importance of Financial Literacy: Theory and Evidence », Journal of Economic Literature, Vol. 52, Issue 1, 2014, pp. 5-44